Lupin III,  Rétrospective

Lupin III – Dans les secrets de Mamo et de ses VF

Cet article est dédié à Tsutomu Shibayama, designeur des personnages sur le film pilote de Lupin III sorti en 1968, ainsi qu’animateur clé sur Le Secret de Mamo, qui nous a quitté le 17 mars 2026.

Lupin III. Une licence fondatrice de l’animation japonaise. 7 séries télévisés, 29 téléfilms et 13 longs-métrages, dont Lupin the Third : La Lignée Immortelle, qui sort aujourd’hui dans les salles de cinémas francophones grâce à Eurozoom. Une franchise qui aura accompagné le développement de l’industrie créative nippone de ces premières années jusqu’à aujourd’hui, le tout, avec le soutien de Tokyo Movie, devenu aujourd’hui TMS Entertainment, qui aura su donner à des artistes l’occasion de faire évoluer le personnage avec son temps, en leur permettant d’explorer sous tous ces aspects ce personnage et son univers, initialement crée par Kazuhiko Katō (aussi connu sous le pseudonyme de Monkey Punch), avec des propositions tantôt fidèle à l’esprit du manga original, comme les longs-métrages de Takeshi Koike, ou d’autres cherchant à se réapproprier totalement le personnage pour proposer quelque chose de tout autre, le meilleur exemple étant le très connu film Le Château de Cagliostro, premier long-métrage de Hayao Miyazaki. Cependant, si aujourd’hui, l’œuvre est un peu mieux connu parmi les spécialistes, à défaut d’être encore bien connu du grand public, il faut bien reconnaître que le chemin de la licence en France, n’aura pas toujours été un long fleuve tranquille.

Ainsi, quelques années après mon premier article sur le sujet, j’aimerais revenir à nouveau sur l’histoire des sorties en France du tout premier long-métrage de la franchise, Lupin III – Le Secret de Mamo, aussi connu lors de sa première sortie japonaise et française sous le titre « Lupin III ». Un film qui possède deux doublages français différents sur lesquels nous reviendront en ensemble. A noter par ailleurs que cette article, qui sera le début d’une longue rétrospective sur l’ensemble de la franchise dans les pays francophones, est également proposé en anglais sur le site Lupin Central, grâce à l’ami Guillaume Babey, très grand fan de Lupin, que je remercie.

Mais avant d’entrer plus dans le sujet, il me semble important de rappeler que cette analyse a été rendu possible par la ressortie du film en septembre 2023 en Blu-ray aux éditions Naban, dans une édition incluant les deux doublages français existants. Pour l’occasion, l’éditeur a effectué un travail de restauration audio de la première VF, effectuée avec talent par Mike Locicero sous la supervision de Michael Traeckels. Ces derniers ont également entrepris différentes recherches afin d’en savoir plus sur ces doublages. C’est donc grâce au travail qu’ils ont réalisé, le tout accompagné de nouveaux documents, notamment des contrats disponible sur les registres du CNC, que nous allons pouvoir jeter un nouveau regard qui se veut être le plus précis et documenté possible sur l’histoire de ce film en francophonie.

Un animé traitée comme film bis.

Le début de l’histoire de Lupin dans nos contrées a désormais une date assez bien identifié, le 1er novembre 1979. C’est ce jour-là qu’à Tokyo, un accord est conclu entre d’un côté Isao Matsuhoka de Toho International, détenteur des droits de distribution à l’étranger du film qui nous intéresse, sorti le 16 décembre 1978 dans le pays du soleil levant, et de l’autre, une petite société française de distribution de films, Rex International Distribution.

Cette entreprise, fondée le 25 décembre 1959 et mis en sommeil en juin 1985, était dirigé par un certain Alexandre Tzambasis, qui a distribué différents films de seconde zone via cette société et une autre société sœur, Cosmopolis Films. Ce nom, si il vous est sans doute inconnu, est important dans l’histoire du cinéma en France, dans la mesure où c’est avec une autre de ses entreprises, Les Films Marbeuf qu’il distribuera, durant les années 60 et 70, une quantité phénoménale de long-métrage du cinéma bis, diffusé dans les cinémas de quartiers. L’achat de ce long-métrage témoigne d’une volonté de ce distributeur de cibler cette œuvre non pas à destination des enfants et de la famille, contrairement à la totalité des long-métrages d’animation distribué chez nous à ce moment-là, mais comme un film pour adolescent voire destiné à un public de jeunes adultes, ce qui correspond d’ailleurs très bien à ce long-métrage, bien plus proche de l’esprit du manga de Monkey Punch que la première série animée de 1971. Rex International n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai sur les longs-métrages de la Toho Company, puisqu’ils avaient déjà acheté en 1977 le long-métrage Le fils de Godzilla, et qu’ils ont conclu l’achat quelques jours auparavant d’un autre long-métrage de la même licence, Ebirah contre Godzilla, qui a par ailleurs été doublé par la même société de doublage que Lupin.

Extrait du contrat d’époque signé entre Toho International et Rex International. Source : CNC.

Le contrat d’époque entre Toho et Rex International, qui fixe la durée d’exploitation à sept ans en échange d’une somme de 15 000 dollars américains de l’époque (soit environ 57 678 euros d’aujourd’hui) sur l’ensemble des territoires francophones, Afrique et Québec compris, est riche en enseignements concernant le matériel qu’a reçu le distributeur. En effet, pour la diffusion du film et son doublage, Toho a remis au distributeur deux copies positives du long-métrage clairement indiqué comme étant en version anglaise. Cette version doublée en anglais correspond à celle produite par Toho l’année précédente chez Frontier Entreprises à Tokyo, et qui était destiné dans un premier temps à être diffusé sur les vols de Japan Airlines, avant de servir par la suite de base pour l’exportation du film à l’étranger. Cette version anglaise, si elle est globalement assez fidèle à l’histoire racontée dans le film, à toutefois la particularité de modifier quelques noms trop connotés « japonais », au profil d’autres noms anglophones, à l’exception notable du personnage principal, Lupin III, les soucis juridiques avec les ayants droits de Maurice Leblanc ne s’étant pas encore posée à ce moment-là. Jigen devient « Dan Dunn » tandis que Goemon est simplement appelé « Samuraï ».

Mamo, l’antagoniste du film, est également orthographié dans cette version « Mamaux », comme montré dans la bande annonce internationale produite par Toho (et qui correspond sans doute également à celle de cette version française d’époque). Son pseudonyme, Howard Lockewood, devient « Phoward Phughes », un clin d’œil plus évident à l’aviateur et homme d’affaires Howard Hughes. L’orthographie « Mamo » tel qu’on l’a connaît, utilisé par la première version italienne de 1979 par ailleurs, semble s’être imposé définitivement suite à la sortie du film en VHS par Streamline Pictures aux États-Unis en 1995. C’est en tout cas ce dont témoigne l’historien américain Fred Patten dans un commentaire à propos du film pour le site cartoonresearch.com, où il mentionne que le nom sur le script de TMS fourni à l’origine à l’entreprise était « Mamoux », et que le titre du long-métrage là-bas, « The Mystery of Mamo », venait en réalité du nom donnée au film par le cofondateur de l’organisation américaine Cartoon/Fantasy Organization, Mark Merlino. C’est ainsi sous ce nom-là qu’il s’était retrouvé utilisée par les premiers fans anglophones pour différencier ce long-métrage Lupin III des autres sortis ultérieurement. Cependant, TMS décidera plutôt de proposer à l’international une variante de ce titre, « The Secret of Mamo », qui entérinera cependant définitivement au passage la bonne manière d’écrire le nom de l’antagoniste aux yeux du public et des professionnels.

Enfin, pour finir au sujet de ce premier doublage anglophone produit par Toho, Fujiko a été renommée dans cette version « Margo ». Un nom qui sera réutilisé par la suite dans la version italienne de la seconde série, sorti un an après la sortie du long-métrage dans ses contrées, ce qui montre que ce doublage anglophone a pu marqué discrètement mais sûrement la franchise Lupin à travers le monde, bien que le premier doublage italien du film a, assez bizarrement, conservé le nom original du personnage, sans doute pour correspondre au doublage de la première série qui était déjà diffusée.

Tiens, faisons un bref détour concernant cette version italienne, étant donné que celle-ci a également eu une influence certaine sur notre première version française. En effet, dans le contrat signé avec Toho, Rex International devait fournir le négatif son français, contenant le doublage complet enregistré et mixé, au laboratoire Vittoli ou Technicolor à Rome, afin que ces derniers puissent en tirer les copies positives pour l’exploitation cinéma. Même si ce n’est qu’une pure conjoncture, je suis convaincu que c’est certainement à ce moment-là qu’a été inséré dans le générique de fin de cette première version française, en lieu et place de la chanson japonaise « La Marche de Lupin » interprétée par Haruo Minami, conservé dans le doublage anglophone, par la fameuse chanson « Planet O » du groupe Daisy Daze and the Bubble Bees.

Couverture du 35 tours français de la chanson, une des rares éditions de celle-ci paru en France.

Cette musique, qui était utilisée à l’origine comme générique en Italie de la première série Lupin III, a été produit en France avant de s’exporter en Italie et d’y connaître un grand succès contrairement à chez nous, un peu grâce à cette association avec notre cambrioleur 3ème du nom. Elle a été composée par Norbert Cohen, aussi connu sous le nom de Norbert Alvil, et arrangé par Tony Rallo, sur des paroles du duo Sharon Woods (aussi crédité sous le nom de Jean Breguet) ainsi que Albert Emsalem, qui ont tous eu une longue carrière musicale derrière et devant eux. Ils forment ici, tous ensemble « Daisy Daze and the Bubble Bees » qui ne compte à son actif que cette chanson, ainsi qu’une reprise funky en anglais et en français de la chanson « Happy Birthday to you ». En Italie, en plus de la série, la chanson a aussi été utilisée dans la première version italienne du film, à la fois en tant que générique de début et de fin. Étais-ce également le cas sur la version française initiale, sachant que l’édition VHS de 1986 de Super Video Productions, seule trace disponible aujourd’hui du premier doublage avec le Blu-ray, peut potentiellement avoir été remonté ? Difficile de le prouver en absence d’une copie d’époque du film.

Un peu plus d’un mois après l’achat de ce film, le 3 décembre 1979, Rex International Distribution revend à la société D.R. Films pour 75 000 francs (soit 42 813 euros d’aujourd’hui, et environ 11 000 dollars de l’époque) l’ensemble des droits du film, cinéma, cassette et télévision, en France et en Afrique, à une condition précise, que ces derniers produisent eux-mêmes la version française. Ça tombe bien, car en plus d’être le distributeur du film, ce sont bien eux qui produiront et réaliseront ce premier doublage français. Pour se faire, ils s’associeront avec la société Les Films de la Rose représentée par une certaine Jacqueline Beymeix Eudes d’Eudeville avec qui ils signèrent le 4 janvier 1980 un contrat de codistribution pour la somme de 64 200 francs (soit 32 322 euros d’aujourd’hui). A l’heure actuelle, impossible de savoir comment Metropolitan Filmexport se sont retrouvés à coexploiter ce film au cinéma en lieu et place de ceux-ci. Sachant cependant que ces derniers et la société de Mme d’Eudeville partageaient à cette époque les mêmes locaux, 116 bis Avenue des Champs Elysées, sans doute qu’un arrangement fut assez vite trouvé.

Une version française colorée et de qualité ?

Mais qu’en est-il de ce premier doublage m’en direz vous ? Un doublage qui aura énormément intrigué tout ceux qui auront eu l’occasion de l’écouter, par ses dialogues savoureux et ses comédiens aux voix et aux intonations mémorables.

D’après les informations à ma disposition, il semblerait qu’il a été directement produit et réalisé par la société D.R. Films au cours de l’année 1980. En effet, leurs locaux étaient situés dans la rue du château à La Garenne Colombe, où plusieurs sociétés cinématographiques semblent s’y être développés, dont notamment la Société Industrielle de Sonorisation (SIS), une société de doublage crée en 1932 qui y avaient installé leurs locaux à la fin des années 50, et qui venaient tout juste d’abandonner l’année précédente leur siège historique situé 22, Avenue Champerret à Paris. Il est donc assez probable que cette version française ait été enregistré dans un de leurs auditoriums, à moins que D.R. Films ne possédaient les siens, ce qui n’est pas à exclure totalement. En effet, cette société, en plus de distribuer et de produire des films de série Z, voire pornographiques, se présentait également comme prestataire pour « tout travaux cinématographiques » si l’on se fie au tampon de l’entreprise, présent sur l’ensemble des contrats que cette dernière signait, notamment sa représentante Annie Mirapeu.

Entrée des locaux de la SIS en 2008 à La Garennes Colombes. Depuis, les auditoriums ont été revendu lors de la fermeture de la société dans les années 2010 et sont devenu le siège d’un groupe immobilier. A droite, on peut voir le bâtiment où se situaient les locaux de D.R. Films.

Pour ce qui est de la direction artistique, le nom de la personne qui a réalisé cette version française est longtemps resté inconnu des voxophiles et les informations à son sujet n’avaient jamais été trouvés jusqu’à récemment. Même l’édition Blu-ray de Naban ne le créditait pas. Il s’agissait en fait de André Chelossi, l’époux de Annie Mirapeu, et par ailleurs le patron de l’entreprise, qui a dirigé la plupart, si ce n’est la quasi-totalité des versions françaises produites par la société. La Cinémathèque Québecoise sur la page consacré au film, aujourd’hui hors ligne, mentionnait son nom comme présent dans un générique additionnel pour la « réalisation » de la version française, ce qui semble confirmer au passage la piste d’un matériel cinéma différent de celui de la VHS, qui ne contient aucune mention des équipes françaises ayant œuvré sur ce doublage. En ce qui concerne sa carrière, nous pouvons noter qu’en dehors du doublage, où il a également dirigé pour la société « Les Films J.M.M » la VF du film Massacre à Rome de George P. Cosmatos, il a également été producteur exécutif de films pornographiques comme Le bijou d’amour (coproduit avec la société Les Films de la Rose, tiens tiens tiens) ou encore responsable de production sur L’amour chez les poids lourds. Des films sulfureux tombés dans l’oubli total, sauf pour IMDB, comme quoi, internet n’oublie jamais certaines choses.

Quand on sait en plus que Atsushi Yamatoya, le scénariste du film, a écrit plusieurs films érotiques du mouvement Pinku Eiga et en a même dirigé un, le lien de ce doublage français avec le monde de la pornographie des années 70 semble étrangement très approprié.

Jacqueline Porel, l’adaptatrice de cette version française. Photographie issu de la collection André Bernard.

Les dialogues de cette version française ont été écrit par Jacqueline Porel, grande dame du doublage, voix régulière des actrices Deborah Kerr, Audrey Hepburn et Lana Turner, et qui dirigera par la suite plusieurs doublages de films d’animation Disney, dont les seconds doublages de La Belle au bois dormant ainsi que de La Belle et le Clochard, en plus de Rox et Rouky, du premier doublage de Taram et le chaudron magique ou encore de Basil, détective privé, qui ont été réalisés chez la SIS justement. Certains voxophiles ont longtemps pensé qu’elle dirigeait également ce doublage, en se basant sur le répertoire des œuvres de la SACEM, qui révélait effectivement qu’elle est la « doubleuse » du film. Or, comme leur base de données ne référence que les adaptateurs des textes français, le possibilité que quelqu’un d’autre ait dirigé le film ne pouvait pas être exclu, ce qui se révéla finalement être le cas.

Quoiqu’il en soit, son travail sur ce long-métrage est sans doute ce qui a permis a ce doublage de rester dans les mémoires, notamment grâce aux répliques particulièrement recherchés présentes tout au long du film, notamment lors des confrontations entre les personnages durant le long-métrage. Ainsi, les répliques bien senties fussent dans cette version française qui lui donnent par moment un cachet digne d’un film de Michel Audiard. Je pense notamment à des répliques comme : « Tu n’es pas fait pour être poète, ça te va comme un tablier à une vache », « Ah ouais, ah ben si c’est un coup monté par toi, quel bide ! », « Une fois de plus, je supprime une invention anti-écologique », « Ta gueule l’hystérico-kung-fu ! » ou encore « Seul Dieu ou un demeuré total peut avoir un tel subconscient ». Pourtant, à côté de ces quelques fantaisies d’adaptations, le texte se veut globalement très fidèle à la version doublée en anglais qui a servi de base. On garde ainsi certaines références présentes en VO, comme par exemple celle envers Alain Delon. Malgré la traduction relais effectuée depuis le doublage anglais, Jacqueline Porel a su faire preuve de créativité bienvenu dans les répliques, sans trahir l’esprit du film, bien au contraire, car ses répliques appuient davantage le film de la dimension de série B voire Z à quoi il peut ressembler.

En ce qui concerne les comédiens, on retrouve plusieurs noms familiers du monde du doublage de cette époque. Lupin III est donc interprété ici pour la première et unique fois par le comédien Marcel Guido, voix régulière des acteurs Victor Garber et Bruce Davison, en plus d’avoir doublé de temps à autres Martin Sheen. Il nous offre ici un Lupin assez proche vocalement et en tonalité du comédien japonais, Yasuo Yamada, mais aussi de Tom Clark, qui le doublait dans le doublage anglais de Toho, tout en réussissant à véritablement l’incarner, à la fois dans ses humeurs, notamment vis-à-vis d’une certaine Margo, ses expressions et sa manière de parler. Il a réussi à bien tirer parti de la délicieuse adaptation pour donner à son Lupin un côté vicelard mais aussi malicieux qui colle particulièrement à l’ambiance du film. A ses côtés, nous retrouvons Bernard Jourdain, qui interprète donc son complice de toujours, Jigen, ou plutôt Dan Dunn. Lui aussi réussi à plutôt bien tiré partie du texte à sa disposition en appuyant le côté franchement irrévérencieux du personnage, que ce soit envers son complice de toujours Lupin, comme envers Samuraï ou encore un certain Henry Gissinger…rien que ça. Pour rester sur le casting principal, Goemon, rebaptisé dans cette version « Samuraï », est interprété par Michel Papineschi, bien avant qu’il ne devienne la voix française habituelle de Robin Williams. Son jeu assez sobre correspond parfaitement au personnage.

Rare affiche d’époque du film. Source : Blog de Camille Rosset.

Mais les deux points forts de cette distribution des voix sont sans aucun doute Denis Boileau dans le rôle du diabolique Mamaux, qui nous campe avec génie ce personnage, avec une voix charismatique et absolument divine qui fait que sa présence suscite immédiatement la peur et le mystère chez les personnages comme chez le spectateur, quand bien même on découvre ensuite que son aspect réel ne correspond pas vraiment à l’image que nous nous étions faite du personnage. Autre réussite, Lily Baron, la voix de Hélène en Bavière dans les films « Sissi » sortis dans les années 50, ou encore de Linda Thorson dans la série Chapeau melon et bottes de cuir, qui nous offre ici une Margo (Fujiko) aussi diabolique et manipulatrice mais aussi plus sensible qu’elle en a l’air envers la vie de Lupin. Elle arrive à jouer parfaitement les deux facettes de ce personnage et sa voix correspond finalement assez bien. Je n’oublie pas également le meilleur parmi les meilleurs de ce fabuleux casting, Richard Leblond, que certains fans de doublage connaissent surtout sur son doublage de l’avocat de La Famille Addams, qui interprète ici l’inspecteur Ed Scott (Koîchi Zenigata). Il est tout bonnement exceptionnelle dans le rôle. La séquence du début puis celle en Égypte en est la meilleure preuve, où on ressent bien toute sa haine et sa détestation de Lupin, ce qui est bien aidé par des textes au petit oignon, tout en étant à l’aise avec les pitreries et le côté grand-guignolesque quand il essaie de le poursuivre, sans grand succès une fois de plus.

Sorti le 25 février 1981 au cinéma par D.R. Films et Metropolitan Filmexport, le film connaîtra semble-il un succès plutôt mitigé. Aucun journal ou revue spécialisé ne semble avoir traité de la sortie de ce long-métrage, et manifestement, malgré quelques affiches promotionnels, le film ne semble pas avoir bénéficié d’une grande publicité, diffusion dans les cinémas de quartier oblige. Difficile dès lors, en l’absence de chiffres de savoir si cette sortie a rencontré le succès que les deux exploitants souhaitaient. Quoiqu’il en soit, ce film connu un étrange destin par la suite. Le 12 janvier 1982, soit un peu moins d’un an après la sortie du film, D.R. Films, alors en liquidation judiciaire, se voit contraint de revendre plusieurs titres, dont Lupin III, à la société Intercontinental Productions. Ce sont ces derniers qui sont derrière les ressorties en VHS sous le label « Super Video Productions », dont la première aurait eu lieu en 1985, suivi d’une réédition deux ans plus tard. Par ailleurs, le 15 février 1984, Flach Films obtient les droits auprès de la société Les Films de la Rose pour reproposer le film au cinéma, pour une durée allant bien au delà du contrat initial Rex-Toho, puisque l’autorisation d’exploitation indiqué devait s’achever en janvier 1989. La légalité de ce dernier contrat est donc vraisemblablement douteuse. Après ces deux initiatives, il faudra attendre une vingtaine d’années plus tard pour voir fleurir de nouvelles initiatives autour de ce film en France, tandis que dans les années 90, le film aura enfin droit à une sortie officielle sur VHS aux États-Unis.

Un redoublage pour la cohérence avant tout ?

Couverture du DVD d’IDP, avec le logo « Edgar de la cambriole ». Il s’agit de la seule édition vidéo faite par cet éditeur du film.

Faisons maintenant un bond dans le temps, en l’an de grâce 2005. Cela fait 2 ans à ce moment-là que la société IDP (Innovation Diffusion Production), dirigé par Yves Huchez, commercialise les DVD de Edgar Détective Cambrioleur, les 52 premiers épisodes doublés en français de la seconde série Lupin III, datant de 1977. Les ventes ne sont pas un grand succès, mais ce dernier et son entourage dans l’entreprise sont convaincus, de par les nombreuses séries nostalgiques qu’ils réussissent à vendre, du potentiel de cette franchise en France. Ainsi, ce dernier se décide à acheter auprès de TMS plusieurs autres œuvres estampillés Lupin, dont certaines inédites, dans l’optique de les proposer à leur tour en vidéo. Le premier film Lupin III en fait donc partie, et va donc bénéficier de ce fait d’une sortie en DVD, sous le titre « Edgar de la Cambriole : Le Secret de Mamo », avec à la fois le nom d’Edgar au lieu de Lupin, toujours pour des raisons de droits, mais aussi avec ce sous-titre « Le secret de Mamo », francisation logique du titre international choisi par TMS et qui s’est imposé dans la plupart des pays dans le monde.

Pour cette ressortie en DVD, un nouveau doublage va ainsi être réalisé pour l’occasion comme nous l’explique Olivier Fallaix, qui était à ce moment-là maquettiste (concepteur des jaquettes DVD) pour différents éditeurs dont IDP, et qui supervisait également les doublages de l’entreprise jusqu’en 2006, avant de reprendre la direction d’Animeland : « Le premier doublage que j’ai supervisé pour IDP, c’était Conan Le Fils du Futur avec Brigitte Lecordier (N.d.A : Redoublage effectué pour le sortie VHS en 2000), où on avait refait l’ensemble des épisodes. C’est quelques années plus tard, en 2005, qu’on a travaillé, avec Yves Huchez, pour faire doubler les films de Touch (Théo ou la batte de la victoire) avant d’ensuite enchaîner avec Edgar […]. IDP avait commencé par proposer les 52 épisodes déjà doublés de la seconde série, et Yves avait envie de continuer, en proposant d’autres choses qui n’étaient pas sortis ».

Olivier revient plus précisément sur la situation des longs-métrages : « On avait aussi récupéré les droits de certains d’entre-eux, mais pas tous, car Dybex avait déjà acquis à ce moment-là les droits de plusieurs films. De notre côté, on a donc pu récupérer Le Secret de Mamo, Le Château de Cagliostro, l’Or de Babylone et Le complot du Clan Fuma […] A ce moment-là, le marché du DVD était florissant, et les séries nostalgiques fonctionnaient plutôt bien, mais pour cela, il fallait produire une VF. Et pour moi, sortir du Edgar, c’était sortir avec les voix de l’époque (celle de la seconde série), et j’ai donc milité pour ça ».

Ainsi, comme pour l’ensemble des doublages IDP sur Lupin III, nous retrouvons l’équipe formé par Philippe Ogouz, qui, en plus de doubler Lupin, assurait également la direction de ces doublages. Philippe Peythieu interprète donc une fois de plus Jigen tandis que Jean Barney reprend également le rôle de Goemon. On retrouve également Patrick Messe, qui interprète à nouveau l’inspecteur Lacogne (Zenigata), tout comme Catherine Lafond sur Magali (Fujiko). A côté de l’équipe habituelle, qui avait déjà doublé auparavant les films L’Or de Babylone et Le Complot du Clan Fuma, et qui venait de finir le doublage de la première série de 1971, on retrouve en comédiens invités Jean Claude Sachot, la voix du commissaire Gordon dans les productions animés et les jeux vidéos Batman, qui interprète un Mamo moins menaçant, avec une voix collant davantage par rapport à son aspect physique, ce qui fait que le mystère entourant le personnage est quelque peu éludé par ce choix, ainsi que Benoist Brione sur différents rôles secondaires, dont Flinch. Les deux reviendront un an plus tard pour le doublage du TV Spécial Opération Diamant, toujours avec Ogouz à la direction artistique.

Au moment de superviser ce doublage réalisé chez Midisync vers l’automne 2005, Olivier confirme avoir eu connaissance de l’exploitation antérieure de ce film en France à l’époque : « Dès que je me suis intéressé plus en détail à l’animation japonaise, notamment quand Animeland est né, j’ai rapidement su que Lupin III était un classique au Japon, et c’est ainsi que j’ai pu ainsi découvrir à la fois le premier doublage de Cagliostro avec la chanson du générique chanté en français, mais aussi que j’ai pu voir le Mamo avec son premier doublage très adulte, le seul où il s’appelle encore Lupin avant qu’on le renomme pour des raisons de droits. […] ».

Quand je lui demande pourquoi l’adaptation, signé par Tim Stevens, tranche à ce point avec le style de la première version française en étant plus lisse au niveau du langage, notamment avec l’effacement de références comme celle à Alain Delon, il m’explique pourquoi : « Pour ce qui du ton de notre doublage, en fait, nous avons voulu simplement uniformiser cette nouvelle version française avec le reste de ce qui avait été doublé avec Philippe Ogouz et les comédiens auparavant. Cela aurait fait bizarre de se rapprocher du premier doublage sur ce point-là. Je peux comprendre qu’on affectionne plutôt la première VF, et qu’elle soit plus proche de l’esprit de ce film, mais c’était quand même important pour nous de garder le même ton et la même façon d’aborder le film que ce qui avait été fait sur tous les autres produits qui avaient été doublé à ce moment-là ». C’est donc pour ses raisons que l’adaptateur a fait le choix sur ce redoublage d’un texte plus convenu, plus conforme à l’esprit des doublages des séries, aspect qui est d’ailleurs appuyé par moment par quelques improvisations de Philippe Ogouz, notamment le salut envers Hitler lorsqu’il découvre le repaire de Mamo qui devient un « Bonjour, est-ce que vous aimez les frites » dans cette version française.

Affiche promotionnel utilisée par Splendor Films pour la ressortie du long-métrage au cinéma.

Le premier doublage n’ayant pas été proposé par IDP en DVD, c’est donc plutôt avec cette seconde version que beaucoup de fans francophones de Lupin auront découvert ce long-métrage dans les années 2000 et 2010, sachant qu’il fut également exploité par Splendor Films lors de leur ressortie cinéma à partir du 11 décembre 2019. Naban inclura également ce second doublage dans leur édition Blu-ray, avec en bonus sur le disque le générique de début avec les crédits en français qui avait été réalisé par IDP pour cette édition vidéo sur le modèle de ce qui avait été fait sur d’autres œuvres de la licence..

Conclusion

Mamo est un film ô combien majeur pour l’histoire de la licence Lupin III en France et dans le monde. Il s’agit en effet de la première exportation simultané de la franchise un peu partout en dehors du Japon, dont principalement en Europe, même si elle s’est faite avec plus ou moins de discrétion selon les territoires. Si la France semble avoir été plutôt dans le second cas au contraire de l’Italie qui avait déjà découvert la licence avec la série de 1971, ils ont quand même sorti ce film trois ans après la sortie japonaise, dans des cinémas de quartiers avec peu de publicités, ce qui contraste avec le soin que semble avoir reçu le film dans sa version française, au vu de cette faible première exploitation, qui ne semble pas avoir marqué énormément les esprits.

Cependant, si ce film reste encore méconnu parmi la filmographie de Lupin III au cinéma, son style et son ambiance si différente du reste de la franchise, plus adulte, se rapprochant davantage du manga de Monkey Punch, fait qu’il a quand même su être reconnu, notamment dans le cercle des cinéphiles fans d’animés, qui auront su apprécier ses multiples références, du cinéma de Brian De Palma et notamment à Phantom of the Paradise en passant par Steven Spielberg, notamment dans une scène culte de course-poursuite par un camion rappelant inévitablement son téléfilm Duel.

Dans tous les cas, les deux doublages français de ce long-métrage méritent certainement votre intérêt, et la ressortie en Blu-ray en 2023 est une chance inespéré de pouvoir profiter des deux dans d’excellentes conditions, mais aussi de la version originale en version mono initiale ou restaurée, avec les seiyus de la série de 1971 qui ont repris leurs rôles pour ce film et les œuvres suivantes, et qui marqueront aussi de leur empreinte la licence : Yasuo Yamada sur Lupin, Kiyoshi Kobayashi dans le rôle de Jigen, Makio Inoue qui interprète Goemon, Eiko Masuyama pour Fujiko, et enfin Gorō Naya qui double l’inspecteur Zenigata. Un casting que l’on retrouvera sur le second long-métrage Lupin III le plus connu de tous, réalisé par Hayao Miyazaki, Le Château de Cagliostro, un autre film qui aura droit en France à plusieurs doublages différents, mais ceci est une autre histoire…

Je remercie Guillaume Babey pour la relecture et la réalisation de la traduction anglaise de l’article, tout comme à Olivier Fallaix pour avoir accepté d’être interviewé dans le cadre de cette article, et des suivants consacrés à Lupin III. Merci également à Gilles Ermia, Michaël Traeckels, Mike Locicero et Camille Rosset pour leurs renseignements et leurs documentations sur le film sans qui cet article n’aurait pas été possible.

Auteurs/autrices

  • UniversJB

    Journaliste depuis 2024 pour le magazine AnimeLand, Jérémie est également le fondateur du site UniversJB.fr, où il partage sa passion pour le doublage et l'animation japonaise ainsi que son histoire, en France comme au Japon.

  • Guillaume est historien de l’art, journaliste, comédien et illustrateur amateur. Il est également co-animateur du podcast anglophone Sideburns & Cigarettes dédié à la franchise Lupin III, et contributeur sur le site LupinCentral.com.

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