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CHAO, le mythe de la sirène au prisme du XXIe siècle

Après un mois d’avril assez chiche en sortie animés au cinéma, le mois de mai et de juin 2026 est le moment du rattrapage, avec plusieurs sorties, je pense notamment chez @anime à All You Need Is Kill ou encore Le Dernier Souffle d’un Yakuza, ainsi que prochainement la ressortie de Ghost in the Shell, tandis qu’ADN en partenariat avec CGR propose en salles Yu-Gi-Oh! – The Dark Side of Dimensions, suite spirituel de l’animé culte, mais surtout vrai suite du manga de Kazuki Takahashi. Du côté d’Eurozoom, on propose depuis le 13 mai dernier un petit film d’animation assez intriguant, CHAO de Yasuhiro Aoki, dont je voulais, après visionnage, en dire quelques mots ici, tant il ne m’a pas laissé indifférent.

Création du studio 4°C sorti initialement au Japon le 15 août 2025, le long-métrage raconte les aventures de Stephan, un employé de bureau orphelin depuis son enfance qui se retrouve du jour au lendemain à devoir se marier avec la princesse des sirènes, Chao. Il va devoir apprendre à vivre avec une personne très différente de lui, et va petit à petit finir par en tomber amoureux, tout en comprenant, à la suite de diverses péripéties, que sa rencontre avec Chao n’est que la conséquence d’évènements qu’il semble avoir oublié, et qui remonte plus ou moins à son enfance, où il a perdu ses parents en mer.

Une relecture surprenante du mythe

Présenté comme librement adapté de La Petite Sirène, le long-métrage ne se cache clairement pas de ses inspirations à Hans Christian Andersen, en témoigne la thématique du mariage ou encore le rôle de certains personnages, je pense notamment au Roi
Neptunus, père de la princesse Chao. Cela étant, au delà de ces caractéristiques, le film réinterprète fortement le mythe, à contrario des adaptations animés des années 60-70 de Soyuzmultfilm et de Toei Animation qui étaient très fidèles à l’histoire du roman, mais à l’instar cependant de l’adaptation culte de 1989 par Walt Disney Pictures qui se veut plus positive, avec une princesse plus active que jamais dans l’intrigue, d’autant plus qu’elle possède dans cette version cru 2026 deux formes, une plus humaine, et une autre plus proche de la forme de poisson, qui permet de traiter les deux aspects du personnage. Face à une Chao plus rêveuse et envoutante qu’on apprend à découvrir au fil du récit, il y a une princesse sirène paradoxalement plus humaine que jamais dans sa forme de poisson, autant maladroite que parfois difficile à cerner, notamment dans ses interactions avec son drôle de prince qu’est Stephen, que l’on suit principalement durant ce long-métrage.

Justement, parlons un peu, jeune employé de bureau d’une banalité confondante au premier abord, ce dernier va apprendre, au fil du métrage, à véritablement grandir et non seulement apprendre à vivre avec Chao et ses différences, à l’apprécier et à l’aimer pour ce qu’elle est, mais aussi à devenir un héros capable de défendre ce qui compte vraiment pour lui, quitte à faire le choix radical de vivre autrement, en compagnie de Chao, tout en réglant définitivement les problèmes remontant à son passé. En cela, le long-métrage mélange le mythe de la sirène à la fois avec un des codes les plus répandus et appréciés de l’animation japonaise, mais aussi plus globalement de l’épopée. Nous sommes donc face à un long-métrage qui prend plaisir à croiser les récits, les mythes qui se retrouvent réinventés et réapproprié judicieusement, pour un résultat assez simple et efficace, avec des enjeux restant à taille relativement humaine.

Un autre aspect qui vient détonner de la part du long-métrage, et qui contribue à la modernité de cette réinvention, est le choix de narration du long-métrage, avec un début d’histoire où on suit Juno, un journaliste fan de Stephen qui rencontre son idole, qui lui raconte ainsi ses aventures, avant de conclure son récit, et que notre journaliste décide de prendre lui aussi des décisions qui changeront à jamais sa vie. Ce choix est particulièrement intéressant, dans la mesure où il permet de donner une ampleur à l’histoire, et notamment à une des questions abordé dans le film, celle de l’écologie et notamment de la technologie.

En effet, dans le long-métrage, Stephen, si il semble à première vue un employé banal, est l’inventeur d’un nouveau système d’hélices capable d’épargner les espèces marines. Un sujet d’autant plus intéressant qu’avec son mariage avec Chao et les relations diplomatiques naissantes avec le royaume des sirènes, il est désormais en mesure de peser dans l’adoption de cette nouvelle technologie, encouragé par M. Sea, le patron de son entreprise hostile dans un premier temps à l’idée, mais qui va de suite accepter d’investir là-dedans à partir du moment où il se marie afin de préserver l’harmonie entre les humains et le royaume des sirènes. Ce n’est clairement pas un hasard si Aoki et son équipe ont décidé de positionner l’action du film dans une version futuriste de la ville de Shanghaï, qui accueille aujourd’hui l’un des ports les plus importants de la planète. Même si ce n’est pas le cœur du film, ce sujet est une toile de fond qui donne de l’épaisseur et de la crédibilité à l’univers du film, en montrant au passage que les actions de Stephen et Chao ont eu leur influence, tout en contribuant à la modernisation des mythes, en liant la structure classique du récit à des enjeux plus contemporains.

L’aspect d’un Shanghaï futuriste transparaît dans les habits des personnages, notamment de Stephen et Chao durant leur scène de marriage.

Le résultat d’une équipe hétéroclite

Mais si on parle de cette modernité, c’est que celle-ci est le résultat de l’accumulation des idées de plusieurs personnes qui mises boutes à bout, ont donné sa structure et un style unique au long-métrage.

A commencer par Yasuhiro Aoki, le réalisateur. Ayant fait ses armes à partir des années 90 en tant qu’intervalliste puis animateur-clé sur Dragon Ball Z, les différentes séries Sailor Moon, Neon Genesis Evangelion, il commence à devenir directeur d’animation sur la première série Kenshin Le Vagabond, ainsi que Équipières de Choc (You’re Under Arrest), avant de diriger pour la première fois, avec l’épisode 4 de la série de courts-métrages, Batman : Contes de Gotham, qui revisite l’univers du célèbre héros de DC dans le cadre de la trilogie de Christopher Nolan. C’est durant cette même période qu’il participera aux courts-métrages Amazing Nuts!, et où il dirigera l’épisode 3, KUNG-FU LOVE, sur une musique de Koda Kumi, œuvre qui préfigure par bien des aspects, notamment visuellement, ce qu’allait être CHAO. Après s’être fait remarqué avec la franchise Psycho-Pass, notamment le film dont il a dirigé l’animation, en plus de concevoir les personnages et le storyboard, il est contacté en 2017 par la productrice Eiko Tanaka qui lui propose ce concept de romance inspiré de La Petite Sirène sur lequel il voit immédiatement un potentiel. CHAO est ainsi le tout premier long-métrage qu’il réalise, et qu’il va d’ailleurs entièrement réaliser le storyboard, en plus de réunir d’autres artistes de talents qui contribueront à la réussite qu’est ce film.

C’est notamment le cas d’Hirokazu Kojima qui est le concepteur des personnages, en plus d’être directeur de l’animation. Ayant fait ses débuts en tant qu’animateur clé sur Naruto, et notamment le 9ème opening de la série, il se fera particulièrement remarqué en 2007 avec Tengen Toppa Gurren Lagann, le dernier chef d’œuvre du défunt studio Gainax, où il s’occupera de la direction de l’animation sur l’épisode 23 de la série, en plus d’être animateur clé sur les différents openings de la série, ainsi que sur sept épisodes. Il poursuivra son ascension en collaborant régulièrement aux œuvres du studio Trigger avant de prendre une part importante dans la production de Lazarus, la dernière création de Shinichiro Watanabe (Cowboy Bepop, Samurai Champloo) en dirigeant l’animation de l’épisode 3, et d’avoir aidé à la conception des personnages sur de nombreux épisodes de la série. Comme il le raconte, il a rejoint la production de CHAO pendant qu’il finalisait son travail en tant qu’animateur clé sur Les Enfants de la Mer de Ayumu Watanabe. Tout en ayant en tête le storyboard de Aoki, il s’est amusé à se réapproprier les personnages et à prendre beaucoup de libertés afin de proposer des designs inventifs, mais également certains permettant d’identifier les personnages, comme Stephen avec sa veste de salaryman, mais aussi dans le cas du personnage de Chao, de rendre plus marquant les enjeux de l’intrigue, avec ses deux designs différents qui sont visuellement à l’opposée l’un de l’autre.

Certaines idées de Chao, notamment l’environnement futuriste, sont déjà présentes dans le court-métrage de Yasuhiro Aoki KUNG-FU LOVE. On retrouve déjà son goût pour le travail sur la palette de couleurs possible à exploiter, mais aussi sur les designs de personnages sortant des conventions habituelles de l’animation japonaise.

La direction artistique artistique de ce film est confié quand à elle à Hiroshi Takiguchi qui s’est fait remarqué pour son travail en tant qu’artiste décor sur Your Name de Makoto Shinkai, rôle qu’il reprendra sur le long-métrage suivant du réalisateur, Les Enfants du Temps, où il officie également en tant que directeur artistique. Il a rejoint le projet CHAO sur demande de Aoki qui avait vu son travail précédent de directeur artistique sur Hana et Alice mènent l’enquête, un long-métrage de 2015 réalisé par Shunji Iwai. A la demande de ce dernier, il a fait un important travail de repérage à Shanghaï afin d’imaginer la version futuriste de celle-ci pour les besoins du film. Enfin, en ce qui concerne les musiques, elles sont du fait de Takatsugu Muramatsu, à qui l’on doit la bande son de Souvenirs de Marnie, Mary et la Fleur de la sorcière ou encore Lou et l’Île aux sirènes. Si l’ambiance orientale du film se fait sentir dans ses compositions, en accord avec les environnements du long-métrage, l’aspect futuriste transparaît également musicalement, à travers l’utilisation du gamelan, un instrument traditionnel indonésien, associé à un synthétiseur, comme il a pu le témoigner.

Un film visuellement et auditivement splendide

Tous ses intervenants font que si, sur l’aspect scénaristique, le long-métrage peut sembler assez classique malgré une certaine modernisation et réécriture du mythe, au contraire, sur l’aspect graphique et purement formelle, le long-métrage est tout simplement somptueux et ne ressemble à rien d’une production animée formatée. Cela est le résultat de différents choix qui ont été effectués au moment de la production.

La première et la plus évidente, c’est que le film a été dessinée en grande partie (100 000 dessins) à la main, au crayon sur du papier, à chaque étape de sa production. L’objectif revendiqué par Yasuhiro Aoki avec ce choix est, je cite, que « les animateurs puissent créer librement ». C’est cette liberté visuelle que l’on ressent à chaque moment du long-métrage et qui s’oppose à l’aspect parfois froid et assez rigide que peuvent avoir de nombreux films d’animation actuels, même au sein de la production animée japonaise. Ce n’est pas un hasard si ce long-métrage est produit au Studio 4°C, un studio japonais habitué à proposer des œuvres animés qui sortent de l’ordinaire, que ce soit en production 3D par ordinateur ou même en 2D comme ici ou encore avec All you need is kill, un autre long-métrage du studio sortant en ce moment même en France et qui bénéficie également de la même qualité de production que CHAO, malgré un aspect général plus classique et stable.

Exemple d’expérimentation, avec une scène animée par Mehdi Aouichaoui durant le film. Source : Sakugabooru

Cela donne lieu à de nombreuses expérimentations visuelles que où le film n’hésite aucunement à s’aventurer, de part sa liberté laissée aux animateurs de pouvoir largement s’exprimer dans différents registres selon les scènes, sans que cela ne dénote aucunement. Cette expérimentation transparaît clairement au niveau de l’animation avec une grande liberté laissée par Aoki dans la manière de dessiner à partir de son storyboard mais aussi dans la possibilité de déformer les personnages en fonction des scènes, bien aidés par les designs souples de Hirokazu Kojima qui ne crée pas de dissonance flagrante entre ses modèles sheets et la façon dont ils sont réellement dessinés tout au long du métrage. Les décors et de l’ambiance générale sont aussi le lieu d’expérimentations visuelles, avec des scènes parfois très colorés visuellement qui donne véritablement au film un cachet maison à chaque moment. La patte de Hiroshi Takiguchi et de ses différents collaborateurs est superbe, que ce soit sur des décors de cette Shanghaï futuriste aux multiples dégradés de couleurs, mais aussi sur l’environnement naturelle, comme la mer ou encore les couchers de soleil à la fin du film qui sont d’une grande beauté, le film tirant parti largement d’une palette de couleurs très large appréciable surtout au cinéma, et qui sera difficile à retrouver sur les éditions physiques hors UHD qui auront fatalement des palettes de couleurs plus limités.

Mais ce n’est pas que visuellement que le film marque les esprits. En effet, sur la partie sonore, les seiyus choisis ont fait de l’excellent travail pour retranscrire toute la palette d’ambiances du film. Ōji Suzuka, qui interprète Stephen, arrive bien à retranscrire à la fois le côté salaryman banal de son personnage, gêné au départ par son mariage arrangé, tout en restant à l’aise dans les moments de romance voire d’héroïsme qu’il aura vis-à-vis de Chao, interprétée par une Anna Yamada dont il s’agit à ma connaissance de son premier rôle en animation. Cette dernière est parfaitement à l’aise dans les différentes facettes du rôle, drôle, maladroite mais aussi charmante voire précieuse qui correspond bien au fait qu’elle soit une princesse. Mention également à Ryouta Yamasato qui interprète M. Sea, le directeur d’entreprise de Stephen hostile dans un premier temps à son employé, avant de soudainement devenir d’une hypocrisie à la limite du ridicule une fois celui-ci marié, acceptant soudainement ses propositions qu’il rejetait auparavant. Enfin, en ce qui concerne la bande son de Takatsugu Muramatsu, elle accompagne parfaitement le film, que ce soit dans ce qu’il propose visuellement et scénaristiquement, des scènes d’actions aux scènes du quotidien, tout en dépeignant une ambiance orientale et futuriste correspondant parfaitement au Shanghaï de ce film à travers la large palette d’instruments utilisés. Comme ce dernier le raconte, la plus grande difficulté de son travail a résidé principalement pour lui dans les quelques scènes d’actions, de la scène de course-poursuite en voiture en passant par celle de la présentation de l’air jet de Steven interrompu par l’intervention de Chao, tant celles-ci nécessitaient que le tempo musical change continuellement, ce qui n’a pas été sans poser de problème aux musiciens qui l’accompagnaient.

Le choix d’un dessin entièrement à la main donne un cachet visuel au film très proche des œuvres de Masaaki Yuasa, avec un aspect cependant bien plus brut et volontairement instable.

C’est l’ensemble de cette recherche visuelle et auditive qui fait la plus grande force à mes yeux de ce long-métrage, qui, de ce fait, le rapproche beaucoup l’univers de Masaaki Yuasa, et notamment de films comme Ride your Wave tout en traçant cependant sa propre voie, notamment en le mettant au service d’une relecture drôle et charmante d’une belle histoire déjà beaucoup conté mais qui est singulièrement revu d’une manière surprenante et intéressante.

Conclusion

Chao est un film intéressant à analyser. Derrière une structure narrative très convenu, inspiré par La Petite Sirène, se cache un film qui n’hésite pas à expérimenter visuellement tout en portant en sous-texte des propos forts, notamment sur nos interactions avec nos espaces marins, qui l’inscrit clairement comme un film de notre temps. Certes, cela peut se faire parfois au détriment de la structure globale du récit qui peut sembler confuse, et certains pourront ne pas être sensible à cette recherche visuelle et auditive qui peut être fatiguant, tant l’œuvre bombarde le spectateur de détails, sans hésiter parfois à changer de ton.

En cela, à l’heure où l’industrie de l’animation au Japon s’emploie à automatiser par l’intelligence artificielle certains aspects des productions, et où le dessin entièrement à la main est de moins en moins courant, même sur des longs-métrages animés ambitieux, Chao fait ainsi figure d’ovni, en n’hésitant pas à sortir des conventions établis pour proposer quelque chose de différent et d’intéressant à la fois visuellement et scénaristiquement, avec un véritable savoir-faire qui se ressent du début à la fin. Sans être irréprochable, le film vaut largement l’intérêt d’être vu que ce soit pour les passionnés d’animation japonaise, voire une partie du grand public qui recherche un film d’animation sortant des conventions du genre.

Quelques mots enfin sur le sous-titrage français, réalisé par le laboratoire Le Joli Mai, qui est assez soigné. Les normes de sous-titrage sont respectés et la traduction des dialogues semble parfaitement cohérente avec ce que le film raconte. A défaut de version doublée, ce sous-titrage ravira les personnes intéressés de découvrir ce film en français dans d’excellentes conditions, notamment au cinéma, où le film est encore projeté dans une grande poignée de salles en France à l’heure où j’écris ces lignes. Je ne peux que vous recommandez de le voir si ce n’est pas déjà fait, tant l’expérience en vaut véritablement la chandelle.

Auteur/autrice

  • UniversJB

    Journaliste depuis 2024 pour le magazine AnimeLand, Jérémie est également le fondateur du site UniversJB.fr, où il partage sa passion pour le doublage et l'animation japonaise ainsi que son histoire, en France comme au Japon.

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