Les VF Crunchyroll : le naufrage en 2026.
Je ne sais pas si vous regardez beaucoup de doublages d’animés ces derniers temps, mais si c’est le cas, vous êtes sans doute passé à côté de l’affaire qui nous intéresse aujourd’hui. Au cours du mois d’avril 2026, Crunchyroll a sorti trois versions françaises d’animés qui ont la particularité, au-delà d’être d’une médiocrité abyssale, d’avoir été fait dans un studio peu connu des fans de doublage francophones, en l’occurrence, Plan B.
La première série doublée par ce studio, diffusée à partir du 1ᵉʳ avril 2026, ça ne s’invente pas, est Ganbare Nakamura-kun, adaptation du manga à succès de Syundei. Dès la publication de ce doublage, les critiques ont été assez virulentes, soulignant notamment l’aspect boys love complètement édulcoré par la version française, en plus des problèmes de sous-jeu et du manque d’énergie des comédiens, notamment sur les voix d’ambiances. Tout cela aurait pu s’arrêter ici et rester de l’ordre de l’anecdotique si quelques jours plus tard, le 4 avril, une autre production animée très attendu, Tsugai – Daemons of the Shadow Realm, n’était pas passée entre les mains de cette fameuse équipe de doublage. Et là, les critiques et les retours sur ce doublage se démultiplièrent.
L’adaptation animée du dernier manga à succès de Hiromu Arakawa, condamnée à être doublée, pour aucune raison apparente, comme une mauvaise série Z ? Comment est-ce possible que Crunchyroll ait pris une décision pareille sur l’un des animés les plus attendus de la saison ? Ça paraissait inconcevable et pourtant, non seulement ils l’ont fait, mais en plus, ils ont publié une bande-annonce en français qui donne un bon aperçu du carnage tout en faisant la pire publicité possible pour le programme. Une aberration totale !
Enfin, comme on ne dit jamais deux sans trois, la plateforme, possédée à la fois par Sony Pictures et Aniplex, a diffusé à partir du 28 avril la série Marriagetoxin dont le doublage semble être le fruit des mêmes équipes, composé en grande partie de quelques comédiens français connus ou non du monde du doublage et de l’animation japonaise dont je pensais jusqu’ici qu’ils savaient jouer un minimum.
Alors voilà, puisque personne n’en parle, parlons-en, et entrons dans les détails concernant ses versions françaises afin de comprendre tout ce qui ne va pas et en quoi ce n’est pas possible en 2026 que ces doublages continue à être diffusée en l’état.
| Édit 13 mai 2026 : Au moment d’écrire ses lignes, j’ai pu apprendre, grâce au communiqué de Crunchyroll paru le 30 avril, que Tsugai allait avoir un redoublage qui serait diffusé à partir du 23 mai prochain. Quid des deux autres séries me direz-vous ? Pour le moment, si Crunchyroll ne communique pas à ce sujet, différents indices, notamment un témoignage d’un comédien de Plan B et une source proche du dossier, sous-entendent que ces versions françaises ont été interrompus également, sans qu’il soit question ou non d’une nouvelle VF à l’heure actuelle pour ces deux programmes. A voir si ce sera effectivement le cas, ce dont on ne pourra savoir que d’ici une semaine ou deux, le temps que Crunchyroll France finisse de publier les épisodes enregistrés par Plan B, et dont ils ont pour le moment l’obligation d’exploiter quoiqu’il arrive. |
Késako Plan B ?
Mais déjà qui est Plan B ? D’où viennent-ils ? Que font-ils ?
Aussi connu sous le nom Plan B3 Entertainment, il s’agit un studio de doublage fondé à Mexico le 6 février 2020 par trois associés : Maca Rotter, Alejandra Mier et surtout Paola Felgueres, grande directrice artistique et gérante de projets de doublage, afin de produire principalement des doublages espagnols destinés au public latino-américain. Ainsi, depuis leurs créations, ils ont été amené à réaliser les doublages en espagnols de longs-métrages, comme Batman Azteca: Choque de imperios, Ice Road : La Vengeance, ainsi que Y a-t-il un flic pour sauver le monde ?. Dans leur CV, on peut noter qu’ils se sont occupés également du doublage espagnols des séries Peacemaker, The Gilded Age, ou encore la dernière série animée en 3D des Schtroumpfs.
Au delà de ces doublages dans la langue de Cervantes, ces derniers ont aussi étendu leurs activités en proposant également des doublages en anglais, réalisé dans les faits par une société associée, Universal Cinergia, à Miami. Ils proposent également des versions portugaises, qui étaient initialement produites également chez Universal en Floride, avant que Plan B n’acquirent récemment un studio à Rio de Janeiro leur permettant de proposer directement des doublages sans sous-traitance, et de bien meilleure qualité. En ce qui concerne leurs versions françaises, si je ne sais pas à quand remonte leurs premières actions, un bon ami qui se reconnaîtra m’a tout de même signalé qu’ils ont doublés pour Amazon Prime un drama, Le Baiser de la Sirène, ce qui semble être la première trace connu de leurs activités francophones.

Mais me direz-vous, où est-ce que ces doublages en français se font, étant donné qu’il s’agit de tout sauf d’un studio habitué à produire des doublages dans cette langue, et que sur les registres des sociétés, la société n’apparaît pas ? Si on regarde les choses de plus près, on constate que si Plan B sont bien les monteurs et mixeurs de leurs versions françaises, expliquant au passages les coupes et nombreuses erreurs dues à des ingénieurs du son non-francophones, derrière les enregistrements de voix se cache en réalité… Universal Cinergia. Comme pour les versions anglaises logiquement. Ces derniers possèdent en effet depuis 2017 un petit studio situé à Montrouge, en France, où certains comédiens français viennent enregistrer là-bas plus ou moins discrètement, tandis que d’autres enregistrent directement dans leurs propres homes studios. On a donc une société capable principalement du pire au niveau des enregistrements. Mais attendez d’en savoir plus en poursuivant cette lecture…
Mais où sont donc passés les comédiens ?
Il est temps en effet d’en venir aux points qui fâche concernant ces doublages, à commencer par l’interprétation des comédiens et la direction artistique de ces derniers. Allons droit au but, sur les trois séries (même si Marriagetoxin semble un poil mieux à ce niveau) les comédiens sont très souvent en sous-jeu sur ces versions françaises. C’est justement sur ce point en particulier qu’un néophyte, pas forcément plus intéressé que ça par le doublage, va remarquer qu’il y a chose de bizarre, comme si un détail clochait dans la VF qu’il était en train de regarder, sans pouvoir forcément verbaliser concrètement ce qui le turlupine en la regardant.
On peut expliquer cette situation par plusieurs hypothèses. Premièrement, est-ce qu’il y a bien un directeur artistique pour diriger les comédiens ? En effet, dans pas mal de studios low-cost comme celui d’Universal Cinergia France, même on peut aussi citer dans le même genre Sharly Dubbing ou leur société-sœur MJM, il arrive que ce soit l’ingénieur du son ou un des comédiens présents sur le plateau qui se retrouve à improviser la direction des comédiens, sauf si le budget et les délais de production ne le permette pas. Le résultat prévisible de cette situation, ce sont des conditions d’enregistrement souvent dégradées, où les comédiens les plus expérimentés essaient de tirer leur épingle du jeu comme ils peuvent si ils sont en mesure de s’autodiriger correctement, tandis que les débutants, qui se retrouvent à travailler sur ces versions françaises faute de mieux, n’arrivent pas à entrer dans leurs personnages et se retrouvent constamment en décalage avec l’image, n’ayant souvent pas le même recul sur leur prestation et les points d’attentions nécessitant impérativement des réenregistrement, voire ne connaissent tout simplement pas les codes de doublages spécifique aux animés.

Néanmoins, le deuxième élément que l’on peut aborder, et qui explique davantage le résultat de ces doublages Plan B que le précédent, dans la mesure où un DA « officiel » est crédité, est le temps accordé aux enregistrements. Un comédien que je connais bien me parlait non sans une certaine pointe d’ironie du doublage comme un « karaoké intelligent », dans le sens où ce qu’on demande au comédien est, au delà d’une certaine créativité dans leur jeu en fonction de ce que permet le produit, de produire dans un laps de temps donné sa réplique en collant le plus possible aux intentions de la VO tout en s’adaptant aux codes de jeu francophones, le tout avec l’aide de la bande rythmo et des indications du directeur artistique. Cependant, quand bien même les comédiens et les directeurs artistiques sont des professionnels, ce qui semble être le cas pour certains comédiens de chez Plan B, le résultat final fait amateur car tous les problèmes habituels rencontrés généralement au moment de l’enregistrement n’ont pas été corrigés. Le manque de temps se fait sentir, si bien que l’on peut aisément supposer que les comédiens ont enregistré leurs répliques en une seule prise, voire peut-être même au fusil (sans visionner la version originale), que ce soit dans les locaux de Universal Cinergia ou en home studio, sans possibilité de refaire si la prise est mauvaise. Le résultat est donc naturellement que les comédiens recrachent leur texte à partir de la rythmo sans trop réfléchir ou interpréter au mieux leurs rôles, ce qui donne des échanges qui manquent de naturelle entre les entre les personnages, ainsi que des problèmes de jeu, et surtout de sous-jeu avec des comédiens peu habitués aux animés, puisque ces derniers demandent une énergie qu’on ne retrouve pas sur des doublages de films lives ou même au théâtre d’une certaine manière.
Des dialogues censurés ?!!
Mais si on a parlé de la surface de l’iceberg, ce dernier a aussi une face immergée encore moins reluisante, et ça concerne notamment l’adaptation des textes qui ont été réalisés…par un étudiant en 1ère année de licence en langue étrangère j’imagine ?
Plus sérieusement, je me suis amusé à comparer sur l’épisode 1 de Marriagetoxin et Tsugai la VF et la VOSTFR, et je m’attendais en toute logique à des reformulations plus ou moins similaires, nécessaire afin de respecter les règles de chacun des supports (lip-sync pour la VF, limite de caractères pour la VOSTFR). Sauf que le problème, c’est que par moment, certaines répliques de la VF disent totalement autre chose, voire contredisent le sous-titre. Et dans ce cas, après vérification avec la traduction des mangas respectives, une évidence saute aux yeux. Là où la VOSTFR, réalisé par un traducteur japonais-français, semble respecter les dialogues tout en suivant les contraintes liés à son support même, la VF se fourvoie, sur les deux séries, dans les contresens et les erreurs de traductions grossières, qui l’écarte très souvent de la version originale.
Je peux vous citer à ce sujet quelques exemples notables. Le premier me vient du premier épisode de Tsugai. A 4 minutes et 14 secondes, on a un dialogue de la mère de l’ami du personnage principal, Yuru, qui se plaint de son fils, qui a fuit au moment où il fallait l’aider à couper du bois. Dans la VOSTFR, la mère dit ceci : « Effronté ! Prends exemple sur Yuru. Lui, il bosse dur ! ». Ce dialogue permet à la fois de présenter Yuru comme quelqu’un de courageux, en plus de conclure un petit moment de comédie typique de l’autrice de Fullmetal Alchemist et Silver Spoon. En VF, le dialogue devient : « Feignant ! Mais pourquoi tu n’es pas comme ton frère ». Donc non seulement la scène est mal joué, avec une comédienne en sous-jeu, mais en plus, le dialogue est complètement à côté de la plaque, la caractérisation de Yuru passant complètement à la trappe, tandis que son ami devient soudainement son frère, ce qui rend encore plus incompréhensible toutes les interactions par la suite avec Asa, la sœur de Yuru. Ah, et le côté humoristique de la scène passe complètement à la trappe tant la manière de jouer est très premier 1er degré, dommage.
Autre exemple, cette fois-ci dans l’épisode 1 de Marriagetoxin, dans une scène à 14 minutes et 21 seconde. Après que Gero ait montré ses talents d’empoisonneur à Kinosaki, cette dernière dit de manière impressionné, en VOSTFR, ceci : « Tu bluffais pas alors…t’es vraiment super fort ». Je ne vous fais pas un tableau, on comprend que Gero l’impressionne. En VF, la réplique devient « Est-ce qu’ils vont tous mourir…c’est vraiment horrible ce qui est en train de se passer », ce qui est problématique, dans la mesure où elle donne l’impression que Kinosaki est terrifié des capacités de Gero, ce qui est l’exact contraire de ce que veux dire la scène initialement. La VF donne donc l’impression que Kinosaki a des scrupules face à la violence de Gero, ce qui va donc être complètement incohérent avec la suite du récit. Ce sont peut-être des petits détails insignifiants me direz-vous ? Possible, mais il y a plusieurs exemples de cela dans les adaptations des 3 séries en versions françaises et mises bout-à-bout, cela contribue à créer de la confusion et donner une fausse idée au spectateur de ce qu’il est vraiment en train de regarder. Embêtant quand le but de la VF est de rendre accessible un programme le plus fidèlement possible n’est-ce pas ?

Enfin, dans le cas de Nakamura-kun, bien que je n’ai pas vu la série, les retours incendiaires de certains me font bien comprendre que les maladresses de traductions sont également présents dans cette VF. Le compte Yaoicast sur X, que je salue au passage, ayant fait remonter notamment l’erreur comme quoi « fujoshi », qui est un mot désignant des femmes fan de yaoi, était traduit en VF par « je suis timide et je ne suis pas coquette ». Ce type d’erreurs peuvent clairement donner de fausses impressions sur ce que sont véritablement les personnages, ce qui, dans le cadre d’un manga boy’s love est problématique, tant il donne l’impression que les adaptateurs sont passés à côté, voire ont voulu tourner autour du pot avec ce qui fait tout le sel de ce manga, la relation entre Nakamura et son camarade Hirose. C’est ballot.
Conclusion
Vous l’avez bien compris en me lisant, ces VF sont en l’état irregardable. La personne qui aurait l’idée innocemment ou non de regarder ces séries doublés serait immédiatement dégoûté, notamment par le sous-jeu des comédiens et la non direction de ces derniers qui partent dans tous les sens, avec des interprétations parfois totalement à côté de la plaque, notamment dès qu’il s’agit des comédiens secondaires. Et pour quiconque a lu les mangas respectifs en version française ou dans une autre langue, ce qu’il risque d’entendre sur ces versions doublées fleure bon la catastrophe industrielle. Contresens à foison, vulgarité ajouté là où il n’y en a pas, phrases incompréhensibles, le tout, entrecoupés de dialogues accélérés pour tenir à tout prix la synchronisation des voix ! Et encore, je n’ai pas évoqué le mixage son de ces versions françaises, car cela mériterait un sujet à lui tout seul, et je vous avouerai que je ne suis pas le mieux à même de vous en parler.
Quoiqu’il en soit, il y a tout de même un point qui m’agace sincèrement et que je voulais résoudre d’une certaine manière avec cette article : le non-évènement que ces mauvais doublages suscite au delà du cercle de passionnés, mais aussi des fans d’animés. Aucun article dans des médias, même spécialisés. Heureusement, quelques professionnelles du secteur, comme Thomas Astruc ou des journaliste passionnés comme Caroline Segarra ont réagi sur le sujet et je les remercie. Mais finalement, par le manque de réactions, est-ce que ces doublages ne sont pas condamnés à devenir la norme sur l’animation japonaise et que, finalement, c’est dans l’ordre des choses – c’est moins cher et on n’y peut rien ? Et puis de toute façon, dirons certains, qui regarde ces animés en VF ? C’est pour les enfants et les fans de Naruto le manga trop trop rigolo tout ça. Les vrai gens, les vrai passionnés, ils peuvent lire des sous-titres, et eux sont bien traduits et dans les normes (sauf sur Snowball Earth, mais c’est un détail) alors où est le problème ?
C’est vrai, quiconque voulant voir la série dans de bonnes conditions n’a pas d’autre choix que de basculer sur la version sous-titrée, c’est ce que j’ai d’ailleurs fait sans regret sur Tsugai et Marriagetoxin, pour pouvoir visionner ces œuvres qui me tenaient à cœur. Mais quand même, j’aurai aimé profiter à fond de l’intrigue autrement sur une œuvre qui, au delà d’être artistique, se veut aussi et surtout divertissante. Et puis, j’aurais aimé entendre ce que disent les personnages dans ma langue natale, et ressentir comme eux tout ce qui se passe dans cette histoire aussi passionnante que déroutante que nos auteurs japonais que nous adorons nous ont réservés. Et puis qui sait, avec un doublage réussi, peut-être me serais-je intéressé de plus près à Ganbare Nakamura-kun ? Après tout, pourquoi pas si je sais que je vais passer un bon moment après tout, et dans de bonnes conditions !
Car c’est justement cela qui me révolte dans cette affaire, voir de telles séries aussi attendues traités par dessus la jambe. Que Crunchyroll, qui affiche vouloir « réunir les fans et les créateurs du monde entier » les divisent plus que jamais en n’offrant pas à leurs consommateurs une expérience à la hauteur de ce que mérite l’animation japonaise est inacceptable. Être pour le bien des créateurs, des fans et de leurs licences, et donc proposer les séries avec de bons sous-titres et de bonnes VFs, ce n’est pas optionnel, c’est un contrat tacite que passe l’abonné en choisissant de payer pour le service plutôt que d’aller chez la concurrence. Encore plus quand celle-ci élève le niveau en proposant des doublages fait en France ou en Belgique dans d’excellentes conditions, avec des comédiens talentueux, et des adaptations réalisés quand c’est possible par des traducteurs en mesure d’adapter les dialogues directement du japonais. La preuve avec Dandelion et Nippon Sangoku ce mois-ci, sur des plateformes généralistes qui ne sont pourtant pas les plus irréprochables sur le sujet, le comble tout de même.

Alors Crunchyroll, si vous entendez nos remarques, ne restez pas les bras croisés, car c’est votre image de plateforme qui en prend un coup, et que face aux géants du secteur, ce n’est certainement pas une bonne idée de tirer la qualité vers le bas pour la rentabilité, quitte à se fâcher avec vos consommateurs, que ce soient ceux qui regardent en VOSTFR, qui constitue encore en France votre public principal, mais aussi ceux qui regardent en VF, car ils existent et sont sans doute le public qu’il faut aller pêcher à Netflix et Prime Video, et qui, notamment dans le cas du premier, leur réserve pas mal d’attention, contrairement au public spécialisé qui demande de la VOSTFR sur les animés, et qui sait que votre plateforme est la seule à même de proposer ce qui les intéresse. Réfléchissez-y, plutôt que d’appliquer une stratégie de rentabilité immédiate qui risque de se retourner contre vous à moyen voire long-terme !
