Lupin III – Merveille : L’interview des auteurs
Le 25 septembre sort l’album Lupin III – La Merveille, dans la collection « Kana Classics ».
C’est la première œuvre française adaptée de la franchise manga/anime créée en 1967 par Monkey Punch. Dans le cadre de cette sortie historique, nous avons interviewé les auteurs, Kid Toussaint et José-Luis Munuera, qui se sont volontiers prêtés au jeu.
L’auteur tient à remercier Mme Stéphanie Nunez et M. Nathan Poquet pour leur aide précieuse dans la mise en place de cette interview. Nous transmettons également nos condoléances aux proches et collègues d’Yves Schlirf, fondateur de Kana, qui nous a quitté le samedi 12 septembre.
- Comment avez-vous été attachés au projet et qu’est-ce qui vous attiré ?
Munuera : Il y a environ 10 ans, Jean-David Morvan (auteur de BD, a travaillé avec Munuera sur Spirou, N.D.L.R.) et moi avions un projet d’adaptation de Lupin III en bande-dessinée. J’avais fait des dessins préparatoires mais lorsqu’il a fallu demander les droits, c’était un vrai sac de nœud et on ne savait pas à quelle porte frapper. Plus tard, Chrystelle de Kana m’a contacté pour savoir si j’étais intéressé à participer à la collection « Kana Classics » et j’ai ressorti Lupin de mes tiroirs. Il a fallu deux ans à Chrystelle pour régler ces questions de droit et faire de l’album une réalité.
Toussaint : C’est Munuera qui est venu me chercher. Il voulait un auteur jeune qui sache retranscrire le caractère, assez adolescent, des personnages. Je me destinais à d’autres franchises manga/anime dans la collection « Kana Classics » mais après avoir écrit La Merveille, je ne voudrais travailler pour aucune autre.
- Étiez-vous familiers de l’univers de Lupin III avant de travailler sur l’album et si oui quelle a été votre première rencontre avec la série ?
Munuera : J’ai grandi avec les deux premières séries diffusées en Espagne, j’ai aussi vu les deux premiers films. Avec Lupin III, c’est l’aventure sans réelle conséquence, c’est la liberté pure, avec une logique qui lui est propre.
Toussaint : J’avais regardé la partie 2 en VF (diffusé sur France 3 en 1985 sous le titre Edgar Détective Cambrioleur, N.D.L.R). Ce n’était pas ma série préférée du catalogue, j’étais davantage attiré par Sherlock Holmes (Sherlock Hound, N.D.L.R) et je rêvais de devenir comme le héros principal. Mais la vérité, c’est qu’on devient plutôt Moriarty… ou Lupin justement (rires) !

- Aviez-vous un cahier des charges à respecter, comme la couleur de la veste par exemple ?
Munuera : Nous avons montré le plus grand respect pour la série et notre plan était très détaillé. Les ayant-droits nous ont laissé les coudées franches à quelques exceptions près, la veste justement. Nous voulions au départ utiliser la veste verte car c’est une couleur familière pour le public français, qui connait la franchise principalement par Le Château de Cagliostro. En plus notre coloriste adore le film de Miyazaki. Néanmoins, le choix de la veste rouge s’est révélé cohérent avec l’esprit de notre album. Nous ne pouvions pas non plus inclure de marques ou de modèles existants, histoire d’éviter des complications juridiques. C’est la raison pour laquelle Lupin ne conduit pas une vraie Fiat 500 ni ne tient un Walther P38 dans la main sur la couverture (Lupin III avait déjà troqué son P38 pour un P99 dans le manga Lupin III Y par Masatsuki Yamakami, N.D.L.R).
Toussaint : Pour la veste, je suis daltonien donc cela ne m’a pas posé problème (rires). Une autre chose à respecter, c’était la façon dont Goemon tenait son sabre, ils ont été précis là-dessus. On a dû aussi défendre notre design de Fujiko. Dès qu’ils ont vu qu’elle avait une longue chevelure, c’est passé !
Munuera : Nous avons dû aussi faire attention à notre représentation de Tokyo. Je m’étais servi de mes photos de vacances comme référence, et il fallait éviter d’inclure des marques reconnaissables ou des adresses réelles.
- Lupin et ses camarades ont été représentés de multiples façons. Quelle(s) version(s) des personnages, autant dans le style graphique que scénaristique, vous a le plus inspiré pour l’album ?
Munuera : Ayant grandi avec les deux premières séries, je voulais vraiment me rapprocher du côté globe-trotter de la partie 2. La plupart des personnages de la série sont d’inspiration très occidentale, avec des codes graphiques très proches des miens. En termes de chronologie, nous imaginons notre aventure comme se passant entre les films Le Secret de Mamo (1978) et Le Château de Cagliostro (1979). Notre scène d’ouverture fait quelques hommages au film de Miyazaki. C’est pour ça que notre récit se déroule à la fin des années 70, et que nous avons voulu en retranscrire l’esthétique, des bâtiments aux véhicules.
Toussaint : Nous nous sommes permis quelques anachronismes, comme l’inclusion d’une séquence dans la prison d’Alcatraz (le pénitencier a officiellement fermé ses portes le 21 mars 1963, N.D.L.R). Mais la franchise se permet souvent de jouer avec l’Histoire.

- Comme certains films et épisodes de la franchise, l’album fait un lien direct entre le Lupin originel de Leblanc et son petit-fils créé par Monkey Punch. Qu’est-ce qui vous a attiré dans l’exploration de cette filiation ?
Munuera : On pensait qu’inclure Arsène Lupin bouclait bien la boucle, nous qui faisons une bd dans le pur style franco-belge tirée d’une franchise japonaise, elle-même très inspirée de la culture occidentale. Ça ajoute une lecture méta-textuelle.
Toussaint : Ça permettait aussi d’amener un enjeu personnel à cette chasse au trésor, Lupin III cherchant à réussir là on son grand-père semble avoir échoué. On voulait également rendre hommage au format du roman-feuilleton puisque c’est ainsi qu’Arsène Lupin était publié à l’origine.

- Le récit fait aussi intervenir un adversaire aux capacités hors-normes. C’est un élément classique de la franchise. Comment avez-vous élaboré le personnage ?
Toussaint : J’avoue ne plus très bien me souvenir mais nous nous étions basés sur l’archétype de l’homme de main, mutique avec une particularité physique ou une arme spéciale, comme on en voit dans les James Bond. C’est notre Oddjob ou notre Requin à nous.
- Quel personnage aimez-vous le plus écrire/dessiner ?
Toussaint : Lupin III fonctionne vraiment sur une dynamique de groupe, c’est donc comme me demander lequel de mes enfants est mon préféré. Jigen est très charismatique, on voudrait tous être comme lui. Goemon m’a posé des difficultés au départ, mais c’est finalement parce qu’il est tellement anachronique que j’ai fini par l’apprécier. Il me donnait une « récréation » en somme.
Munuera : Pour moi, ça reste Lupin. Il est tellement attachant, avec aussi ce côté espiègle, plus malin que les autres, avec toujours une longueur d’avance même sur ses propres alliés.
Il me rappelle un peu le Docteur dans Doctor Who, époque David Tennant. Et Zenigata bien sûr.
Toussaint : On aime beaucoup Zenigata, ce loser magnifique qui rate toujours mais n’abandonne jamais, à la manière du Coyote cherchant à attraper Bip-Bip. Même si on sait qu’il échouera, on ne peut pas s’empêcher d’espérer qu’il réussisse un jour. C’est pour ça qu’on a fait cette scène à Tokyo où il est le personnage central. On voulait vraiment l’humaniser.

- Quel personnage vous donne le plus de fil à retordre ?
Toussaint : Je pense que ce doit être Fujiko. C’est un personnage souvent hypersexué, ce qu’on ne peut pas se permettre d’inclure dans une bande-dessinée franco-belge de nos jours. J’ai donc voulu me concentrer sur le rapport affectif entre elle et Lupin, tout en gardant leur jeu du chat et de la souris. C’est pour ça que Fujiko apparait assez peu dans l’album, ne revenant qu’après que Lupin ait fait tout le sale boulot pour trouver le trésor.
Munuera : Fujiko a aussi été la plus difficile à dessiner. Elle change beaucoup d’une série ou d’un film à l’autre. J’ai donc basé mon design sur mes inspirations premières, Disney notamment, et sur ma femme qui reste mon idéal féminin.
- Les albums « Kana Classics » semblent destinés à être des one-shots. Seriez-vous intéressés à créer une nouvelle aventure de Lupin ou même à reprendre une autre franchise manga/anime pour cette collection ?
Munuera : Ça ne dépend pas que de nous mais je serais partant.
Toussaint : Pareil, j’ai vraiment plaisir à écrire pour ces personnages.
- Seriez-vous heureux que votre album et d’autres « Kana Classics » soient un jour traduits et distribués de par le monde ?
Toussaint : Lupin III ne nous appartenant pas, nous n’avons pas notre mot à dire sur une possible traduction et distribution à l’étranger. Néanmoins, ce serait super si le reste du monde pouvait lire notre album.
Munuera : Je serais particulièrement content de voir La Merveille distribué en Italie, où Lupin III est très apprécié ! Cela dépendra du succès de l’album.



